Il y a un schéma qui se répète, et il devrait nous alerter en tant que dirigeant et manager.

À l'arrivée d'Internet, les entreprises ont posé des restrictions d'usage sur le lieu de travail. Elles n'ont pas tenu. Deux ans plus tard, chacun consultait sa messagerie personnelle depuis son poste.

À l'arrivée du smartphone, même scénario. À l'arrivée des réseaux sociaux et de la génération Z, impossible d'empêcher les sessions de scrolling sur Instagram en même temps que le remplissage des tableaux Excel. On a appris à faire les deux, et l'organisation s'y est adaptée - bon gré, mal gré.

À l'heure des agents IA, il est illusoire de croire que les restrictions d'usage vont résister à la tentation. Car c'est bien de cela qu'il s'agit : une tentation légitime, productive, et bientôt généralisée - celle de faire travailler son équipe personnelle d'agents sur ses propres fichiers professionnels.

Dix agents dans l'ombre de chaque salarié !

Imaginons. Chaque nouvel employé n'arrive plus seul. Il arrive avec dix agents spécialisés dans l'ombre : un agent commerce, un agent juridique, un agent Excel, un agent gestion de projet, un agent rédaction, un agent veille…

Posez la question honnêtement : combien de temps l'organisation pourra-t-elle opposer un refus ? La réponse est : pas longtemps. Parce que celui qui les mobilise est plus rapide, plus productif, plus efficace. Ses agents personnels se sont adaptés et on appris à produire de la manière la plus efficace possible et spécialement pour lui !

Qu'on se le dise, l'interdiction ne tiendra pas, comme elle n'a pas tenu pour Internet, pour le smartphone, pour les réseaux sociaux pour des raisons légèrement différentes.

Et là, quelque chose de profond se produit : chaque salarié est en réalité devenu une TPE ! Un salarié qui mobilise dix agents spécialisés n'est plus un exécutant. Il est virtuellement à la direction d'une TPE. Il dispose d'un back-office commercial, d'une fonction juridique, d'une capacité de production de documents, d'un pilotage de projet. Il délègue, arbitre, orchestre. Il ne « fait plus » - il dirige sa propre capacité de production.

Dès lors, la question n'est plus « comment l'entreprise contrôle ses salariés », mais une question bien plus vertigineuse :

À quoi ressemble une organisation composée de CEO de TPE ?

L'organisation comme réseau d'entreprises indépendantes

La réponse, c'est qu'elle cesse dans l'ombre d'être une pyramide pour devenir un réseau.

Nos organisations ne vont-elles pas finalement se composer de dirigeants de TPE travaillant en commun, reliés comme un réseau de petites entreprises indépendantes, plutôt que comme une hiérarchie de subordonnés ?

Le rôle du management change alors de nature. Il ne s'agit plus de contrôler des tâches (les agents les font), mais de coordonner des capacités - de fixer un cap, d'aligner des intérêts, de faire converger des TPE individuelles vers un but commun.

Et c'est ici que la recherche du PMI prend tout son sens. Le Pulse of the Profession 2026 place l'engagement des parties prenantes parmi les pratiques qui font la différence sur les projets complexes. La logique est limpide : la création de valeur et le succès des projets reposent de plus en plus sur l'engagement des parties prenantes.

Or quoi de plus « partie prenante » qu'un salarié devenu un quasi-partenaire, doté de sa propre capacité d'action ?

Les chiffres du PMI donnent la mesure de l'enjeu : 31 % des projets complexes échouent à atteindre les bénéfices initialement visés - plus du double du taux observé en 2024. Le facteur décisif n'est pas dans la structure, il est dans la relation : qui est impliqué, qui est engagé, qui se sent aligné sur l'objectif.

Le parallèle troublant avec l'évolution des systèmes de drones

Il y a un parallèle qui me frappe, et je le trouve troublant.

La technologie du drone a d'abord évolué vers le drone de grande envergure : très complexe, concentrant l'ensemble des fonctions, un système qui centralise tout — la plateforme parfaite, mais coûteuse, lente à développer, fragile.

Puis le paradigme s'est inversé. On est passé de la plateforme unique à l'essaim : des drones plus simples, indépendants, qui se coordonnent pour accomplir ce qu'un drone unique ne pouvait plus faire - par masse, par redondance, par résilience.

Nos organisations suivent la même trajectoire.

Le système centralisé laisse alors la place à l'essaim d'acteurs autonomes : des salariés-CEO, chacun pilotant sa propre capacité de production, tous reliés en réseau.

Moins de pyramide, plus d'essaim.

Ce que cela change - vraiment

Cette bascule n'est pas une simple tendance et on aurait tord de ne pas la considérer à sa juste valeur. Elle redéfinit trois choses :

  • Le rôle du management - de contrôleur de tâches à coordinateur de capacités.
  • La nature du contrat - de subordination à partenariat, car on ne « manage » plus un exécutant, on s'aligne avec un dirigeant.
  • La structure - de l'organigramme à l'écosystème, de la hiérarchie au réseau d'entreprises indépendantes.

Une alerte pour les directions des grands groupes

Cette organisation sous-jacente n'attend pas l'autorisation d'émerger. Elle émerge déjà, dans l'ombre, à mesure que chaque salarié se dote de ses propres agents et de sa propre capacité de production.

Les directions des grands groupes auraient tort de la traiter comme un simple sujet technologique, générationel ou un risque à contenir. C'est un signal stratégique : si elles continuent à raisonner en pyramide quand leurs équipes fonctionnent déjà en essaim, ce n'est pas l'usage des agents qui sera le problème - c'est le modèle organisationnel lui-même qui éclatera, de l'intérieur.

La question n'est plus de savoir si cette bascule aura lieu, mais de savoir qui la pilotera : la direction, en la structurant - ou les salariés, en l'imposant par la pratique.

Ceux qui s'y prépareront ne perdront pas leur organisation. Ils la réinventeront - en la faisant passer de la pyramide à l'essaim, avant que leurs salariés ne le fassent sans eux.

Mon dernier mot : J'ai voulu cet article volontairement avant-gardiste en projetant une tendance actuelle et personnelle dans une réflexion sur l'avenir de nos organisations d'entreprise. Qu'en pensez vous ?