Continuer à verser, année après année, des licences à vos éditeurs de logiciels métier ? Ou investir dans le développement en interne des solutions dont votre entreprise a besoin ?
Pendant 20 ans, la réponse allait de soi : on achetait. Développer en interne, c'était coûteux, lent, risqué — le privilège risqué de quelques géants du secteur. Aujourd'hui, ce calcul repose sur une hypothèse qui vient de s'effondrer : celle que le logiciel possède une forme de rareté protectrice. Deux évolutions convergentes viennent de la faire voler en éclats.
1 — Deux cas, deux chemins, une même conclusion
Premier chemin : décompiler le binaire.
En septembre 2026, le chercheur en sécurité Maurice Heumann a décompilé Call of Duty: Modern Warfare 2 (2009) — non pas avec des années d'ingénierie inverse, mais avec une armée d'agents IA : jusqu'à 17 agents en parallèle, environ 500 milliards de tokens consommés. Résultat : près de 99 % des fonctions du jeu reconstruites, dont 83 % à l'octet près. Un logiciel protégé par quinze ans de propriété intellectuelle, réassemblé en code source lisible par des agents autonomes.
Second chemin : reconstruire l'application sans même toucher au binaire.
Un mois à peine plus tard, un développeur américain, Brandon Thomas, publiait en open source des réimplementations de sept logiciels Adobe — Photoshop, Illustrator, Premiere, Lightroom, After Effects, InDesign, Acrobat — construites avec le modèle Claude Opus 5.5, en Rust et WebAssembly. Sa méthode : analyse de la documentation publique, des formats de fichiers, des spécifications et de l'expérience utilisateur — puis réécriture complète, sans copier une ligne du code protégé. Ses déclarations — « Photoshop en une seule session », parité fonctionnelle visée — restent discutées, et la réalisation est incomplète. Mais le principe est posé : un logiciel dont l'usage et les comportements sont publics peut être reconstruit fonctionnellement, sans décompilation et sans accès au code.
Les réactions des éditeurs mesurent la gravité : Activision a fait retirer la vidéo de démonstration du premier cas en 24 heures, « à la demande du détenteur des droits » ; un jeu IA inspiré de Fallout recevait une mise en demeure de ZeniMax en 72 heures. Adobe, lui, n'avait officiellement rien dit une semaine après la publication des siens. Le message est clair : que le binaire s'exécute sur la machine du client ou délivre ses fonctions à l'écran, il est désormais reproductible. Ni les licences, ni les protections techniques, ni les règles de sécurité ne font barrière technique.
2 — L'autre courbe : le code est écrit par des machines
Ces cas n'émergent pas dans un vide technologique. Ils surfont une vague :
- Google : plus de 30 % du nouveau code généré par IA (Sundar Pichai, avril 2025)
- Microsoft : « peut-être 20 à 30 % de notre code » (Satya Nadella, avril 2025)
- Anthropic : plus de 80 % du code mergé dans sa propre base écrit par Claude (mai 2026)
- Shopify : l'usage de l'IA est devenu exigence de base, avant tout recrutement (mémo interne, mars 2025)
Ce que les agents savent écrire, ils savent aussi le lire, le comprendre et le reconstruire. Et inversement : ce qu'un DSI veut construire en interne, il peut désormais le faire produire à une vitesse industrielle.
3 — La riposte des éditeurs : la forteresse contractuelle
Face à cette double pression, les éditeurs sont déjà en mouvement. L'histoire récente des licences l'annonce :
- MongoDB, 2018 : passage à la SSPL — imposer de publier le code source à quiconque propose le logiciel en service
- HashiCorp, 2023 : bascule de toute la gamme vers la Business Source License, officiellement pour empêcher « des vendors de profiter de l'open source à des fins commerciales sans contribution »
- Redis, 2024 : abandon de l'open source pour une licence duale — son CEO visant explicitement « les fournisseurs de cloud qui commoditisent nos investissements »
- X, juin 2025 : modification de ses conditions pour interdire l'usage de son contenu et de son API au fine-tuning de tout modèle d'IA
- Mastodon, juillet 2025 : interdiction du scraping destiné à l'entraînement des LLM dans ses conditions d'usage
La ligne est droite : à chaque fois que la valeur du code devient capturable par un tiers — cloud, concurrent, ou désormais une IA — le contrat se durcit. Et nous n'avons encore rien vu : la vague actuelle de décompilation et de clonage par agents va décupler la tentation.
4 — La conséquence : une dépendance renforcée
C'est ici que le raisonnement devient stratégique pour tout DSI.
Un éditeur dont le code peut être extrait — ou dont les fonctions peuvent être reconstruites — par une IA n'a plus d'autre choix que de durcir ses règles d'usage : restrictions contractuelles, audits, limitations d'exploitation, migration forcée vers des modèles hébergés. Non plus parce qu'il cherche à maximiser sa croissance — mais parce qu'il défend son existence même.
Un éditeur en mode survie n'innove plus : il verrouille.
Son attention se déplace du développement de nouvelles fonctions vers la protection de la base installée. Pour le client, c'est l'équation inverse qui s'installe : plus l'éditeur craint pour son code, plus il renforce la dépendance. La relation commerciale se transforme en captivité contractuelle progressive.
5 — La trajectoire inévitable : le coffre-fort SaaS
Le débouché logique : sortir le binaire de la machine du client. Ne plus vendre un logiciel installé, mais un service hébergé, conteneurisé, isolé, versionné — un logiciel que l'IA ne peut pas toucher parce qu'il ne repose jamais sur le disque du client. Le coffre-fort virtuel remplace la licence comme garant de la valeur.
Le marché a déjà pris le pli : les acteurs du software escrow proposent désormais de l'« AI escrow », couvrant code source et modèles. Et les cabinets d'analyse consacrent désormais des notes aux stratégies de sortie du lock-in SaaS — signe que la question est entrée dans les comités de direction.
6 — La fracture : l'industrie stratégique
Et pourtant. Défense, nucléaire, énergie, souveraineté : des secteurs entiers exigent — pour des raisons réglementaires, opérationnelles ou de secret des affaires — que leurs applications métier tournent sur leurs propres serveurs, parfois sur des réseaux déconnectés.
Pour eux, le coffre-fort SaaS n'est pas une option : c'est une impossibilité. Leurs applications métier resteront exposées, par nature, à la capacité de reproduction par IA. Leur valeur résidera dès lors moins dans le binaire que dans l'intégration, la donnée, la certification et la chaîne de confiance.
Conclusion — la question que la direction ne peut plus reporter
Revenons à la question d'ouverture, enrichie de tout ce qui précède.
D'un côté, le modèle Buy : des éditeurs qui vont durcir leurs licences, renchérir le lock-in, et concentrer leur énergie sur la survie de leur code plutôt que sur l'innovation produit.
De l'autre, le modèle Build : longtemps réservé aux mastodontes, il est devenu crédible pour une entreprise normale (Lovable, Base 44...) — parce qu'une équipe interne équipée d'agents IA produit désormais ce qui exigeait hier des dizaines d'ingénieurs.
Ce n'est plus un fantasme de dirigeant technologique : c'est un choix budgétaire réel.
Le calcul Build ou Buy ne se fait plus sur les mêmes termes qu'en 2020 :
→ d'un côté, un coût de licence qui augmentera mécaniquement avec le durcissement contractuel
→ de l'autre, un coût de production interne qui baisse à chaque génération d'agents
La question à soumettre à votre direction, et à trancher avant que vos contrats ne se renouvellent :"Voulez-vous encore louer votre système d'information à des éditeurs qui vont le verrouiller — ou commencez-vous à reprendre la main sur ce que vos agents IA savent désormais construire ?"
